Editions De L'olivier

  • « Le jour où un ancien ensorcelé m'annonça que j'étais «prise», que mes symptômes et l'état de ma voiture en témoignaient à l'évidence, et qu'il me demanderait un rendez-vous chez sa désorceleuse, Madame Flora, j'en fus presque soulagée. »L'anthropologue et psychanalyste Jeanne Favret-Saada rapporte dans Désorceler la suite de ses travaux sur la sorcellerie dans le Bocage de l'Ouest français. Dès ses premiers livres publiés chez Gallimard, les travaux de Jeanne Favret-Saada ont frappé les esprits en ce qu'ils s'opposaient à la doxa anthropologique ainsi qu'à un usage conventionnel de la psychanalyse : l'auteur s'était en effet laissé impliquer dans les processus qu'elle étudiait et, bon gré mal gré, elle était devenue désorceleuse.Presque trente ans ont passé et la démarche comme le travail de l'anthropologue n'ont rien perdu de leur originalité. Le présent livre est donc un retour sur les matériaux relatifs au désorcèlement - description des éléments empiriques, étude du désorcèlement comme thérapie du collectif des habitants d'une ferme, description de l'invention de cette thérapie au cours du XIXe et du XXe siècle, illustration du travail (très inquiétant) de Madame Flora, magicienne-thérapeute, etc.-, et pose la question de savoir comment le fait d'« être affecté(e) » permet paradoxalement de construire un discours scientifique . ici sur la sorcellerie.

    Bref, un ouvrage.envoûtant, accessible à tous et, au sens propre, extra-ordinaire.

  • " Comme les manières de penser, de sentir et d'agir, les façons de parler et, plus encore, d'écrire sont nettement différenciées dans les sociétés développées. Le style comme écart, variation expressive, surcroît de sens, est un fait. Il a été perçu, formalisé dès les débuts de la culture lettrée, en Grèce. On l'assimile, depuis lors, à l'exploitation des ressources immanentes au langage, constitué en entité autonome de dépendances internes. Mais, ce faisant, on perd sa dimension vécue, la satisfaction ambiguë qui colore pareille expérience. Celle-ci, comme l'ensemble de l'activité sociale, accuse la distribution inégale des ressources économiques et sémantiques. L'explication appelle une approche historique. " (P. B.) Dans cet essai bref, Pierre Bergounioux évoque de manière éclairante ce qu'il appelle " l'expérience vécue du style ". Mais Le Style comme expérience est aussi une archéologie de l'écriture. Comment l'écriture peut-elle s'abstraire de son vice originel, à savoir son émergence comme signe des premières sociétés inégalitaires ? C'est un regard historique que cet ouvrage nous propose d'adopter en analysant les bouleversements littéraires de notre modernité. Et nous permet de comprendre comment la littérature s'est mise à considérer le monde comme " ce que nous vivons quand on y est impliqué corps et âme, maintenant ".

  • Le Laboratoire central réunit neuf entretiens et exposés de J.-B. Pontalis entre 1970 et 2012, dont certains inédits, en réponse des questionnements sur les rapports de la psychanalyse et de la littérature (" De l'inscrit à l'écrit ", entretien avec Pierre Bayard), mais aussi, en arrière-fond, explicitement parfois, sur le lien entre psychanalyse et politique (" Détournements ? ", entretien avec Marcel Gauchet). Ce titre - Le Laboratoire central - est en hommage à Max Jacob, que l'auteur a connu avant son internement en camp. Le " laboratoire central " est l'entretien que le psychanalyste a avec ses patients, avec ses collègues et avec lui-même, où il fait travailler ce à quoi il tient et croit, centralement, tout en cherchant à se mettre en difficulté, à " penser contre soi ". Avec ces échanges loyaux où il ne craint pas d'épouser les vues adverses, avec les visées inattendues et fortes qu'il prête à l'autre, avec le dérangement en lui-même d'une pensée autre, J.-B. Pontalis sait mettre cent fois sur le " métier " l'ouvrage d'une réflexion qui a traversé le dernier demi-siècle, continue d'être centrale, et n'a cessé de compter bien au-delà du cercle des psychanalystes.

  • Cette biographie, due à son meilleur connaisseur, met la pensée de Winnicott en tension, voire en crise : il s'agit d'une biographie critique. D'où, peut-être, le fait qu'on ait dû attendre vingt ans pour qu'elle paraisse en français. Dans les années 1980, en effet, le médecin parfois un peu trop positif du couple mère-enfant, que l'on se contentait souvent en France de voir comme un théoricien délicat et original, semblait installé à l'écart des conflits - ceux de la sexualité, ceux du pouvoir, et ceux, s'ils en diffèrent, de la psychanalyse. Il a fallu du temps pour déchanter. La " capacité d'être seul " - titre d'un de ses articles célèbres paru en 1958 - deviendra une vision hautement conflictuelle et quasi négative de l'homme quand, en 1963, Winnicott écrira : " Chaque individu est un isolat, en état permanent de non-communication, inconnu en permanence, en fait jamais découvert ."

  • - " S'il peut sembler naïf d'écrire un éloge de l'impuissance, il vaut sûrement la peine de se demander pourquoi le psychanalyste la voit comme un défaut fatal. Ou, en langage séculier, pourquoi il est si difficile de décrire notre impuissance comme un don plutôt que comme une malédiction.Tant de choses semblent dépendre de ce que notre impuissance nous inspire. "" Être un embarras ", " être impuissant ", " perdre et être perdu " : trois " capacités négatives " qui, sous la plume de l'auteur, prennent une valeur sinon positive du moins différente, nécessaire, spécifiquement humaine. Si elles ont une résonance immédiate dans l'enfance (où être un embarras, être impuissant, être perdu sont comme trois angoisses majeures interdépendantes), elles se manifestent aussi - dans cet essai au carrefour de la psychanalyse, de la philosophie et de la littérature - comme les trois obstacles qui placent l'adulte devant un défi intime : en termes simples, vivre pour de bon, ou faire comme si.Cet essai est aussi vif et original que son auteur, Adam Phillips, un essayiste qui selon Le New York Times " combine l'énergie des grands esprits universels de l'ère victorienne, comme Thomas Carlyle et John Ruskin, avec une croyance radicale dans l'indétermination de toute vérité, qui caractérise la sensibilité post-moderne de Walter Benjamin ou de Jorge Luis Borges ". Et c'est un fait qu'Adam Phillips, " le ténor des psys britanniques " comme le qualifie un récent article du Point, fait souffler un vent nouveau sur la psychanalyse.

  • « La Meilleure des vies ? éloge de la vie non vécue est un livre sur les expériences que nous n'avons jamais eues et dont nous sommes en deuil. Chaque chapitre décrit une expérience de la vie ordinaire où nous ne sommes pas capables de vivre comme nous le désirons. Et, du fait que quelque chose ne se produit pas, se creuse l'espace de quelque chose d'autre : la frustration et l'imagination sont vues ici comme entretissées. Avec l'aide de la psychanalyse et du grand théâtre shakespearien, ce livre fait l'éloge de ce qui a manqué à notre désir. »Adam Phillips

  • Devenir Freud. Biographie d'un déplacement est un essai sur la vie de Freud de sa naissance à ses cinquante ans. Questionnant l'usage du matériel biographique et de son statut, c'est un essai paradoxal où Adam Phillips s'appuie sur des écrits et actes de Freud témoignant de son scepticisme profond quant au genre biographique, tout en faisant du biographe le faire-valoir du rôle du psychanalyste.
    C'est aussi la judéité de Freud qui est analysée, tant du point de vue de l'histoire de sa famille que de son attitude personnelle à l'égard du judaïsme. Le livre suggère que la psychanalyse a des choses à raconter sur l'histoire des juifs, car sans être une « science juive », elle est une science immigrante, une science en déplacement, et du déplacement. C'est une psychologie de et pour les gens qui ne peuvent pas s'installer et qui éprouvent leurs cultures comme étrangères.
    C'est un Freud différent de l'image qu'on en avait qui se dessine avec cet essai. Un jeune Freud tout d'abord, perçu à travers ses premiers écrits importants : le « livre du rêve », La Psychopathologie de la vie quotidienne, les Trois essais sur la théorie sexuelle, Le mot d'esprit ; le Freud marié et père de six enfants, plutôt que le « génie solitaire ». Devenir Freud entend rompre avec l'image du « grand homme » et nous invite à imaginer une histoire de la psychanalyse dans laquelle Freud, s'il était mort à cinquante ans, aurait laissé un extraordinaire héritage de textes aux destinées desquels le Maître n'aurait pu présider, et qui pourraient ainsi être librement interprétés par toute personne intéressée plutôt que par des disciples

  • - " Le plus remarquable des essayistes anglais actuels. "(Alain de Botton)Evelyn Waugh disait : " Écrire n'est pas enquêter sur un personnage, c'est un exercice de la langue, et ça, ça m'obsède. La technique psychologique ne me dit rien. C'est le drame, le discours et les événements qui m'intéressent. "Pour Adam Phillips, la psychanalyse tient des deux : c'est à la fois une enquête sur un personnage et un exercice théorique et pratique de la langue. En tant que thérapie, elle enquête sur des personnages avec l'idée de rendre les gens plus heureux, de leur faire trouver la vie plus intéressante. Et à la différence de la littérature, elle offre la possibilité de voir exactement ce qu'est la vie, et pourquoi il est préférable - quand c'est le cas - de s'intéresser à elle plutôt qu'à la psychologie ou au langage.Après deux livres exigeants par leur technicité ( Winnicott et les Trois capacités négatives), voici un livre très accessible: il s'agit d'un " best of " tiré d'un recueil d'articles publiés dans la London Review of Books, le New York Times, l' Observer, etc. De Hamlet à Lacan en passant, évidemment, par Freud, un fil rouge réunit tous ces textes : l'idée selon laquelle la psychanalyse serait une branche de la " littérature ". Sans nier les effets thérapeutiques de l'analyse, Adam Phillips s'attache à montrer que la créativité (en particulier celle des écrivains) est une des clés qui permettent d'accéder à ce que les philosophes de l'Antiquité appelaient une bonne vie. Brillant, impertinent, profond, Adam Phillips devrait, avec ce livre, captiver le public français.

    - Adam Phillips est né à Cardiff en 1954. Psychanalyste à Londres, il a été le General Editor de la nouvelle traduction des oeuvres de Freud chez Penguin Modern Classics. Parmi ses derniers ouvrages traduits, sont parus en 2005 chez Payot La Mort qui fait aimer la vie. Darwin et Freud ainsi que La Boîte de Houdini. L'art de s'échapper. Aux Éditions de l'Olivier, collection " penser/rêver " en 2008, Winnicott ou le choix de la solitude ; en 2009, Trois capacités négatives.

  • - " L'indésirable absolu a quelque chose d'énigmatique et, au bout du compte, il s'agit toujours d'essayer de comprendre. C'est peut-être lorsqu'on n'y parvient pas qu'on est le plus près ". L'essai de Michel Gribinski prend pour exemple principal de " scène indésirable " celle, généralement oubliée ou méconnue, du programme eugénique nazi qui a donné lieu à la fondation Lebensborn et à la " germanisation " de centaines de milliers d'enfants chrétiens, blonds aux yeux bleus, enlevés, pendant la guerre, dans les pays occupés. On relève que ces kidnappings de masse ont été pratiqués sans haine particulière, de même que la destruction de masse des enfants jugés " racialement inutiles ". Et que les enfants nés dans les maternités du Lebensborn et abandonnés par leur mère pour être élevés par la SS - avant leur adoption par des familles allemandes -ont été traités avec " amour ". On soupçonne qu'au-delà du principe de la haine, là où la vie de l'esprit cesse d'être conflictuelle, règne une sorte d'amour rationnel, banal comme est " banal " le mal dont parle Hannah Arendt.La vie de l'esprit peut-elle ne pas être conflictuelle ? Qu'est-ce qu'un amour banal ou rationnel ?Ce sont- là quelques-unes des questions essentielles que pose cet essai où la réflexion est d'autant plus forte que l'auteur la mène sous nos yeux, nous en déroule le fil, déployant une pensée en recherche, inquiète, qui a l'ambition et la modestie d'" essayer toujours de comprendre ". Ici " l'indésirable ", précédemment, dans d'autres essais, " le trouble de la réalité " ou " la séparation imparfaite ".

  • On sait peu qu'à l'exception de Nietzsche, de Renan et de Michelet, les grands penseurs du progrès social du XIXe siècle trouvent dans les textes de saint Paul l'étayage d'une refondation sociale, d'une réforme politique d'ensemble. Pour Auguste Comte par exemple, ou pour Victor Hugo, il est nécessaire et parfois urgent d'aller chercher chez Paul les principes élémentaires d'une transformation de la société. On ne sait guère qu'ils ont ainsi pris appui sur une démarche de pensée qui consistait à nier et à modifier le passé pour rendre légitime le présent souhaité. Cet essai montre en effet de quelle manière Paul réinterprète le passé pour en faire la préfiguration de ce qu'il est en train d'annoncer dans ses Epîtres. En s'inspirant de Paul, le XIXe siècle a contribué, à son insu, à une culture du déni qui continue à régner sur les représentations politiques occidentales du monde actuel.

  • Dans un port breton, l'existence d'un camp de prisonniers politiques livrés aux allemands par des soldats français est oubliée ou ignorée des habitants. Les sinistres caves de l'École du service de santé militaire de Lyon où ont été torturés Jean Moulin et d'autres résistants sont transformées en boîtes de nuit. En Algérie, c'est la guerre : un officier du Renseignement organise la torture et devient fou. Enfin une histoire d'acrobate, qu'on ne résumera pas.
    Dans quatre récits qui témoignent d'une vérité historique malmenée ou occultée, l'auteur revisite des souvenirs précis et énigmatiques, mène une enquête dans sa mémoire. Sont-ce ses propres souvenirs ? Appartiennent-ils à une époque révolue ? Doit-il les reléguer dans le passé d'une Histoire commune à oublier ?
    Dans cette quête des origines, les récits, commencés comme des films en noir et blanc, s'incarnent alors là où le souvenir personnel trouve la mémoire collective - et la précise.
    L'écriture de Souvenirs d'un autre, précise et limpide, ne recherche pas l'effet : elle construit un mode intermédiaire entre la narration et la réflexion, dans lequel la psychanalyse est présente au même titre que le confident du théâtre classique.

  • Une brève histoire du genre rappellerait qu'avant d'être un thème majeur du féminisme, cette question et les études de genre émergent en 1955 des travaux du sexologue behaviouriste néozélandais John Money, puis du psychanalyste américain Robert Stoller dans les années 1960. Les observations cliniques relatives à l'existence d'un clivage entre l'anatomie génitale et le sentiment d'identité donnent alors lieu à l'idée qu'il n'y a pas de correspondance structurelle entre le genre et le sexe. Le choix du genre ne serait que le produit du sentiment qu'on a de soi : « Mon genre et moi », parce que « moi » devient une sorte de porte-parole en vérité de « mon genre » - en remisant aux oubliettes le sujet de l'inconscient.
    Le présent numéro vise à réintroduire ce « sujet » dans un conflit entre genre (qu'on se donne) et sexe (qu'on a) et, en manière de conclusion provisoire, il propose une hypothèse : « théorie » du genre, réelle ou supposée, et croyances en un « ordre naturel » seraient deux manifestations symptomatiques de la résistance contemporaine narcissique au sexuel infantile inconscient. Avec des idéologies différentes, une culture identitaire fermée sur elle-même par définition est, dans les deux camps, en train de s'instaurer.

    AU SOMMAIRE MONIQUE SCHNEIDER Protestations touchant le sexe FRANÇOIS BEGAUDEAU Théorie du jeu ROBERT STOLLER, HAROLD GARFINKEL, ALEXANDER C. ROSEN Le passage (introduction de Michel Gribinski) PIERRE-HENRI CASTEL La Métamorphose impensable après coup GILBERTE GENSEL Son genre et lui HENRI NORMAND Mon genre ou Moi ALAIN BOUREAU Thérèse est mon nom JEAN-MICHEL REY D'un devenir pour le moins improbable MATHILDE GIRARD Du genre résistant FRANCESCO PAOLO ADORNO De Robocop à Peter Pan CATHERINE RODIERE-REIN Perdre sa langue GABRIEL BERGOUNIOUX Ce que le genre fait en langue MICHELA GRIBINSKI Le genre que l'on se donne JEAN IMBEAULT La désexualité Petit glossaire associatif du Genre ANTONIO ALBERTO SEMI L'humeur vagabonde FRANÇOIS GANTHERET Conscience de poitrine Trans MARIA MARCELLIN Ce qui nous pousse

  • ÿþ " Le temps du trouble, c'est le passé, la manière que chaque discipline a de l'inventer. Le temps du trouble, c'est aussi le présent, à l'instauration et au service duquel finit tout ce qu'on dit, tout ce qu'on pense. Et c'est le grand mouvement incertain qui va de l'un à l'autre et les remanie tous les deux, présent et passé: c'est le temps de l'après-coup - le créateur d'événements.Le temps du trouble, c'est aussi l'époque actuelle, quand la crise de la conscience européenne annonce aujourd'hui la fin des Lumières.Ce numéro salue ainsi le premier roman français en date, son histoire, les ressorts inconscients de l'amour, et l'héroïne de ce roman - la très troublée princesse de Clèves -, dénoncé par les délégués d'une société qui veut en urgence en finir avec le concept même de trouble.

    " Avec des contributions de psychanalystes: Françoise Laurent, Alberto Semi, Daniel Oppenheim, Alberto Luchetti, Catherine Rodière-Rein; d'historiens: Christian Jouhaud, Judith Lyon-Caen, Nicolas Schapira, Dinah Ribard; de littéraires: Alain Cantillon, Laurence Giavarini; du philosophe Jean-Michel Rey; de l'anthropologue Jeanne Favret-Saada; et avec un entretien entre l'astrophysicien Michel Cassé et l'écrivain Pierre Bergounioux.

  • Dans Remake, le psychanalyste Jean Imbeault aborde un certain nombre de questions à partir du cinéma classique et contemporain : l'empreinte freudienne dans Le Guépard, Les Arnaqueurs ou encore Paranoid Park, la portée de la pensée d'Aristote dans Head On . Onze films (de J. Losey, G. Van Sant, L.Visconti, J. Gray, J.-L. Godard, M. Pialat.) sont ainsi repris (premier sens de Remake ), résumés, décomposés et recomposés avec l'idée de mettre au jour et de circonscrire l'échange et la concordance entre le cinéma et la psychanalyse. La progression est celle d'un journal : autant de dates, autant de séances. En effet, comme dans une psychanalyse, les histoires semblent d'abord se tenir, puis des fragments se détachent, des hypothèses, des constructions apparaissent. Car ce livre est aussi une réfection - autre sens de Remake : il est l'oeuvre d'un psychanalyste qui ne cesse de penser et repenser la théorie freudienne qui guide sa pratique. Remake est le livre d'un amoureux des faits qui cède à la nécessité de se refaire son cinéma.

  • L'Enfant très malade ne rappelle en rien les travaux existants ni les livres antérieurs de Daniel Oppenheim. Son absolue nouveauté coïncide sans doute avec la réflexion, au sens propre, le retour sur soi qui s'impose quand vient le terme d'un engagement. Daniel Oppenheim vient en effet d'arrêter un travail de quelque vingt-cinq années à Villejuif, dans un service médical de pointe : l'enfant très malade est un enfant cancéreux. Peu de livres font voir avec un tel mélange de force et de retenue la double présence de l'enfant et celle de son thérapeute psychanalyste : l'enfant qui est atteint dans sa vie, même lorsqu'il guérit ; le thérapeute, que la blessure faite à l'enfant et à l'enfance ont marqué définitivement, et qui ne cède jamais. C'est aussi que la " leçon " psychanalytique a ici sa pleine portée : à savoir qu'entre l'enfant très malade et l'auteur, au coeur même de la double présence, on ne trouve pas une relation duelle, interpersonnelle, mais l'activité, le moteur d'un troisième terme. Il y a un ailleurs qui donne sens aux fantasmes, rappelle au chaos l'ordre qui lui est sous-jacent et qui s'impose aux deux acteurs, règle le déroulement, les actes et les scènes de la tragédie.Cet ailleurs, dans ce livre magnifique, est figuré par le dessin. Daniel Oppenheim n'interprète pas le dessin car le dessin parle. Il parle si bien, il est si bien raconté par l'auteur qu'il n'a pas besoin d'être reproduit - aucune reproduction donc dans ce livre. Reste alors, pour le lecteur, le sentiment d'avoir été admis, amicalement, par l'enfant lui-même, à élargir sa compréhension -sous l'oeil attentif du Dr. Daniel Oppenheim.

  • L'aspect un peu baroque de ce livre tient à son sujet même : son fil conducteur est une tresse. Celle que toute parole recèle en secret. Le titre l'évoque : des associations (une lutte des rêves) enroulées autour de concepts (des classes logiques). Mais ces associations ont un sens qui n'apparaîtra qu'après-coup : c'est le troisième brin de la tresse. L'essai de Max Dorra analyse la méthode de la libre association, la plus géniale de toutes les inventions freudiennes, qui fait de nous de véritables Houdini, capables de déjouer nos faux huis-clos, de démasquer le caractère illusoire de ce qui nous ligotait, pensions-nous. "Associer", c'est laisser venir tout ce qui vous passe par la tête sans chercher à être intelligent, ne pas être philosophiquement correct. La libre association, "règle fondamentale" du traitement psychanalytique, rend Freud insoluble dans la philosophie traditionnelle. En retrouvant une douleur plus ancienne, elle permet de remettre les choses à leur place. Freud fait lui-même une découverte bouleversante : c'est de réminiscences qu'il souffre. Il le découvre en "embrassant d'un seul regard" toutes ses associations et élabore ainsi une mémoire du sens. La méthode des associations libres nous apprend que l'on peut s'échapper du "jardin aux sentiers qui bifurquent" et sortir paradoxalement du "monde extérieur", de ses labyrinthes, de ses pièges. Ainsi la lecture de cet essai, aussi libre que la méthode dont il traite, procure-t-il le sentiment grisant de la découverte, sous la conduite d'un "psychologue surpris", pour reprendre un titre de Reik, et qui est aussi un humaniste étonné.

  • La loi a donné le droit aux personnes de même sexe de se marier et d'adopter. Elle porte un enjeu de société et met en avant l'institution du mariage et une fonction parentale qu'elle dit "libre" plutôt que liée au sexe ou au genre. Que deviendra l'enfant ? S'intéresser à la question de savoir s'il est bien ou mal, juste ou pas, révolutionnaire ou régressif que des personnes de même sexe se marient semble plus aisé que d'examiner ce qu'il advient de l'enfant.
    Chacun est d'accord que deux personnes de même sexe sont parfaitement capables d'élever un enfant avec l'amour nécessaire. Mais cette vue très simple de l'amour parental est inexacte : elle ne tient pas compte des mouvements inconscients propres à chacun ni du destin de ces mouvements. Le fameux amour parental couvre les besoins. Que sait-il de son désir, qui mène une vie secrète dans le conflit psychique interne, déguisé et vital, propre à chaque enfant comme à chaque enfant que le parent a été, et qui continue sa vie en lui ? Avec notamment une histoire de deux couples homoparentaux plus vraie que nature par François Bégaudeau, des réflexions engagées de Jean Clair et Geneviève Delaiside Parseval, une promenade dans l'histoire des questions homosexuelles dans l'Antiquité de Jackie Pigeaud, des cas d'analyse d'enfants (Caroline Thompson, Jocelyne Malosto, Annick Merken), un parcours critique du rôle des "psys" dans la presse de ces derniers mois de François Richard, la lettre refusée par Le Monde de François Gantheret, un point de vue sur le rôle de l'État de Caroline Eliacheff, un dialogue troublant entre Bouvard et Pécuchet de Catherine Rodière-Rein, une lettre argumentée à Freud pour lui demander ce qu'il pense de tout ça de Gilberte Gensel, etc.

  • - " Écrire, analyser : quoi de commun entre ces deux activités ? Lorsque c'est le même qui se livre à l'une et à l'autre, quelles ruptures en lui, entre fauteuil et table d'écriture, et quelles continuités ? Cet essai est une réflexion sur une double pratique : d'analyste, et d'écrivain. Je les dis doubles puisque ces mots les distinguent, mais ce dont j'aimerais témoigner, ce que je souhaite affirmer ici est leur profonde unicité. Elle m'est évidente, et je voudrais faire partager cette évidence, lorsque j'explore les diverses facettes de l'énigme qui leur est commune : comment leur matériau - les mots - qui ne sont que des signes peuvent-ils s'animer et émouvoir, c'est-à-dire mettre en présence de ce qu'ils désignent ? Comment, en somme, l'état natif de notre rapport au monde peut-il être réactivé, ranimé et pas seulement évoqué, dans et par le langage ? L'analyste comme l'écrivain sont des rôdeurs de frontière, le domaine qu'ils fréquentent et dont ils reviennent avec des mots vivants. Ces considérations valent aussi bien pour toute démarche vraiment créatrice de nouveau, et l'essai fait appel en particulier à la peinture pour étayer son propos. L'analyse, l'écriture sont, comme l'art, refus de se résigner au peu de réalité du monde de signes auquel les hommes sont condamnés. C'est dans les signes eux-mêmes, les mots (c'est-à-dire en se tournant vers le monde partagé, et non en se repliant dans le solipsisme du fantasme inconscient), qu'est cherchée la réponse à notre nostalgie du présent. " - François Gantheret est psychanalyste, docteur ès lettres, professeur émérite de psychopathologie à l'Université Paris VII, membre de l'Association psychanalytique de France. Il a publié aux éditions Gallimard des ouvrages de psychanalyse, Incertitude d'Éros (" Connaissance de l'inconscient ", 1984) Moi, Monde, Mots (" Connaissance de l'inconscient ", série " Tracés ", 1996) Libido omnibus et autres nouvelles du divan (L'Arpenteur, 1998 et Folio, 2001) ainsi que des romans, dans la collection " blanche " : Les Corps perdus (Prix Ulysse du premier roman, 2004) Comme le murmure d'un ruisseau (Prix Rosine Perrier, 2006), Ferme les yeux (2007).

  • - Quand les Français ne s'aimaient pas En 1972, le président Georges Pompidou gracie Paul Touvier et dit à cette occasion : " Le moment n'est-il pas venu d'oublier ces temps où les Français ne s'aimaient pas ? " La décision du souverain mise sur une chose impossible : que le pays efface d'un seul coup une période complexe et douloureuse de son histoire, Occupation, déportation et Résistance incluses. L'auteur analyse les paradoxes de l'amnistie confondue avec l'amnésie. Il en rappelle les formes équivalentes au cours des siècles : la révocation de l'édit de Nantes déclarant " nulles et non avenues " les lois en vigueur, Louis XVIII revenant au pouvoir avec pour mot d'ordre " union et oubli ", le ministre de la guerre pendant l'affaire Dreyfus ordonnant à l'armée d'oublier ce qui vient de se passer : le souverain des temps troublés pense pouvoir chasser le trouble en décrétant l'oubli, ce faisant il donne à l'oubli une valeur spécifique. En voulant retrancher une part de l'histoire nationale pour restaurer l'unité perdue, il laisse voir involontairement l'opération stupéfiante et occultée - qu'il a effectuée à son propre insu peut-être. Jean-Michel Rey installe les analyses des penseurs de l'oubli - que sont notamment Michelet et Péguy, Freud et Faulkner - au coeur de nos modernes temps troublés.

    - Jean-Michel Rey est professeur émérite à l'université de Paris-VIII. Il est l'auteur de plusieurs essais sur Nietzsche, Freud, Kafka, Péguy, Artaud, Valéry, Quinet. Derniers ouvrages parus : La Part de l'autre, PUF, 1998 ; Le Temps du crédit, Desclée de Brouwer, 2002 ; Les Promesses de l'oeuvre. Artaud, Nietzsche, Simone Weil, Desclée de Brouwer, 2003 ; Paul ou les ambiguïtés, Éditions de l'Olivier, collection " penser/rêver ", 2008.

  • Qu'un homme entre deux âges s'éprenne d'une jeune femme au point de changer, d'un moment à l'autre, le cap de sa vie : telle est la "passion de mi-vie" que l'on désigne par l'expression de " démon de midi ", apparue dans le texte biblique.
    De quelle vérité inconsciente le "démon" est-il porteur ?
    Que signifie "midi" aux horloges du désir, du temps et de la mort, pour le masculin et jusqu'en son envers féminin ? Le psychanalyste Paul-Laurent Assoun, avec son érudition passionnée et son souci de la précision conceptuelle, propose dans cet essai une étude du midi de la vie, thème jamais exploré en tant que tel, à travers le foisonnement textuel que suscite l'événement venant porter le bouleversement au coeur de l'existence.
    La clinique est celle du cabinet de l'analyste, mais elle est prise également au dehors, dans l'anthropologie, la mythologie et la littérature : le démon recèle un ressort narratif et romanesque.
    Ainsi se dégage un portrait métapsychologjque de ce démon saisi en son réel inconscient.

  • Cette méditation sur la perte, où la chaleur de l'intelligence le dispute à la mélancolie humaniste, fait entendre quelques "conseils" inhabituels : " boire frais", c'est-à-dire ne pas se laisser entraver par des automatismes acquis ; s'abandonner, un peu, à la musique intérieure ; ne pas s'en tenir à la seule vertu du langage mais, sans pour autant s'en déprendre, accueillir les médiations non verbales, leur pénombre ; rêver son amour les yeux ouverts. En cours de promenade, le lecteur aura fait l'expérience de la limite du conscient et de l'inconscient, du sens et du non-sens, du formel et de l'informe. Il aura senti que le mouvement de la nuit ne cesse pas avec le jour.

  • En 1901, Thomas Mann publie son premier roman, Les Buddenbrook, saga d'une famille allemande riche, et de son déclin à partir de 1850.
    Un des épisodes les plus importants du roman est le mariage de la fille, Tony Buddenbrook, à Benix Grünlich, un homme qu'elle n'aime pas, mais qui lui est présenté par la famille comme étant bien sous tous rapports. On s'aperçoit quelques années plus tard qu'il s'agit d'un escroc qui a su tirer parti du nom et de la réputation de sa belle-famille et a utilisé ces références pour conclure des affaires particulièrement douteuses. La révélation de ses forfaits signe la faillite de la famille : toutes les valeurs s'effondrent, les financières comme les morales.
    Ce grand roman est un démontage de certains mécanismes financiers basés sur la confiance et le crédit. Entre les petites affaires de famille - les minuscules secrets et les arrangements entre proches - et certains des mécanismes du capitalisme, les proximités sont frappantes et les analogies évidentes.
    Le roman est le lieu par excellence où il est possible de présenter et d'analyser les principales opérations du crédit qui font appel, sur un mode quasi magique, à l'avenir. On vend ce qu'on n'a pas en faisant comme si cela allait de soi. Des propos du même genre se retrouvent chez le jeune Marx autant que chez Claudel, Max Weber ou Georg Simmel. Certains économistes d'aujourd'hui - Galbraith, Stiglitz - les reprendront en d'autres termes.
    À la suite du premier tome d'Histoires d'escrocs ( La Vengeance par le crédit ou Monte-Cristo ) et avant le troisième sur L'Escroc à la confiance de Melville, dans La Banqueroute en famille ou les Buddenbrook, Jean-Michel Rey explore les chemins parallèles de certains romans prémonitoires et de l'économie politique actuelle dans son versant le plus critique.

  • « Care » : la traduction est insatisfaisante : sollicitude, soin, coeur, attentions, prévenance rendent imparfaitement l'idée d'une réflexion sur la place du souci pour autrui. Cet ouvrage s'attaque aux théories du care, en provenance des USA, ainsi qu'à l'éthique et la politique qui en dérivent.

    Le monde que dessinent les théoriciens du care est habité par des êtres vulnérables, fragiles et dépendants ; il est lui-même vulnérable et fragile. Il y aurait d'une part un monde d'individus vivant dans la dépendance et le soutien, la vulnérabilité et l'attention, la passivité - et le care -, et de l'autre un monde d'individus qui se croient autonomes et autosuffisants, les seconds construisant cette fausse image d'eux-mêmes sur le travail dévoué, silencieux et invisible des premiers qu'ils exploitent sans même s'en rendre compte.

    Le care propose une anthropologie aux conséquences paradoxales en ce qu'elles sont néfastes. La confusion entre le social et le politique, la volonté de brouiller les limites du privé et du public, la tentative de remplacer une morale rationnelle et universelle par une forme de sentimentalisme particulier sont trois indices de cette dérive, dont l'éthique et la politique sont les manifestations majeures.

    Docteur ès lettres, spécialiste de Michel Foucault et de la philosophie politique et morale moderne, Francesco Paolo Adorno a notamment publié deux essais consacrés à Pascal (2000) et Arnauld (2005) aux Éditions Les Belles Lettres ainsi que Le Style du philosophe. Foucault et le dire-vrai (1998), La Discipline de l'amour. Pascal, Port-Royal et la politique (2010) et Le Désir d'une vie illimitée. Anthropologie et biopolitique (2012) aux Éditions Kimé.

  • Il n'est question que de ça aujourd'hui : maltraitance des enfants, mauvais traitements infligés aux femmes, femmes sous-payées, exposées aux provocations, soumises à l'intolérance ou à l'exclusion par des religions d'État ; privation de la liberté de circulation touchant des individus et des populations en détresse ; mais aussi mauvais coups portés à l'éducation nationale et aux idéaux républicains et peut-être à la République elle-même : de toute part, on contrevient aux articles 1, 2 et 5 de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, que condense l'article premier - sur la liberté et l'égalité en droit des hommes à leur naissance - de celle de 1789. Le racisme a droit de cité, quelle que soit l'éducation des milieux considérés, quelle que soit l'intervention en chacun d'un refoulement supposé civilisateur.
    Quel éclairage attendre de la psychanalyse ? La psychanalyse ne devrait-elle pas d'abord faire son propre ménage ? Qu'est-ce qu'un mauvais traitement en psychanalyse - quand on sait qu'on peut attendre un effet thérapeutique d'une interprétation inexacte (Edward Glover) ou d'une défaillance de l'analyste (Winnicott) ? Ou quand on sait que la psychanalyse rend malade (Pontalis), et qu'une certaine dose de maltraitance organise de toute façon la technique analytique, en ne répondant pas à l'amour par de l'amour, en étant apparemment indifférent à la haine ? Le psychanalyste ne se fait-il pas la part trop belle en considérant tout uniment le oui et le non de son patient, son accord et son désaccord ?

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